« L’Afrique est un laboratoire de la mondialisation à la chinoise ». Entretien avec Xavier Aurégan

En quelques décennies, la présence chinoise en Afrique est devenue une réalité. Aide financière à destination de pays exsangues, achat de terres ou d’infrastructures, investissements dans de nombreux secteurs économiques, Pékin semble avoir fait du continent un nouvel Eldorado. Pourquoi un tel intérêt pour l’Afrique ? Comment se manifeste-t-il ? Comment la Chine est-elle perçue par les Africains eux-mêmes ? Eléments de réponse avec Xavier Aurégan, maître de conférences à l’Université catholique de Lille et auteur de l’ouvrage Chine, puissance africaine. Géopolitique des relations sino-africaines (Armand Colin, 2024).

 

 

Quand la Chine commence-t-elle à développer une « stratégie africaine » ? Quelles sont ses ambitions ?

 

La politique africaine de la Chine date officiellement de 1963, lorsque Zhou Enlaï, Premier ministre, prend la tête de la délégation chinoise qui effectue la première « tournée » diplomatique en Afrique (décembre 1963-janvier 1964). Néanmoins, des visites comme des rencontres sont antérieures à ce séjour : Conférence de Bandung en 1955, sélection du personnel de la première mission médicale chinoise en Afrique, ouverte en Algérie en 1962, etc. En Chine, des leaders des mouvements de libération nationale africains s’y rendent après Bandung. En Afrique, des fonctionnaires et des militaires chinois s’y déplacent, respectivement pour diffuser « l’esprit » du Petit livre rouge de Mao, et pour former à la guérilla ces « freedom soldiers » luttant contre la colonisation. En Chine, de nouveau, il faut attendre le retour de Zhou Enlai, en 1964, pour voir la recherche sur l’Afrique s’émanciper, à l’image du département Afrique du ministère des Affaires étrangères, créé la même année.

Ainsi, 1963 peut être considérée comme l’année où la Chine développe une « stratégie africaine », puisque les 8 principes de la politique africaine chinoise sont énoncés par deux fois par Zhou Enlaï : à Accra (Ghana) et à Bamako (Mali). Ces principes guideront les relations sino-africaines jusqu’en 1982, lorsque Deng Xiaoping et Zhao Ziyang les divisent par deux, en désidéologisant la politique extérieure chinoise et, par la même occasion, en privilégiant une approche utilitariste des rapports Chine-Afrique. Les contextes chinois et internationaux (crises économiques, financières ou énergétiques) n’y sont pas étrangers.

Si les ambitions ont – naturellement – évolué depuis l’époque maoïste et la fin de la Guerre froide, une forme de permanence subsiste dans les ruptures : reconnaissance par le plus grand nombre (concurrence avec Taïwan), recherche de voix et de soutiens dans les institutions internationales, utilisation du continent africain pour tester politiques, entreprises ou normes, etc. Celui-ci peut donc être qualifié de laboratoire de la « mondialisation à la chinoise ».

 

On parle beaucoup de la « présence chinoise en Afrique ». Est-elle homogène sur l’ensemble du continent ou se concentre-t-elle dans certains pays. Si oui, lesquels et pourquoi ?

 

Les présences chinoises sont par nature hétérogènes, à plusieurs points de vue ; géographique (origine et destination), économique, sectoriel, temporel également. Principalement initiées par le système de coolies à la fin du XIXème siècle, les migrations sont limitées jusqu’aux années 2000. Malgré l’absence de statistiques, il y a fort à parier que l’expatriation (fonctionnaires dont diplomates, ouvriers et employés d’entreprises à capitaux publics) soit la principale forme de « migration » chinoise jusqu’au milieu des années 2000. Après 2003, les acteurs économiques chinois gagnent de plus en plus de contrats en Afrique, entraînant une diffusion de la main d’œuvre qui, parfois, s’installe sur place. Ces « migrants-travailleurs » sont surtout rejoints par des « migrants-investisseurs », ces Chinois-es quittant la Chine par leurs propres moyens (ou avec l’aide payante des maisons d’émigration), afin d’investir sur place dans des activités qui se sont, depuis, diversifiées (commerce, restauration et hôtellerie, puis construction, tourisme, juridique, petite industrie, agriculture et pêche, extractivisme, etc.). Dans certains pays, des communautés diasporiques se forment, et s’assimilent plus ou moins bien avec les « vieux Chinois » de Madagascar, décrits par Catherine Fournet-Guérin notamment.

Ce faisant, si les plus anciennes communautés chinoises se sont établies en Afrique australe incluant Madagascar (et La Réunion), la Zambie et l’Afrique du Sud, ou en Afrique de l’Est (Tanzanie, Kenya), les migrants les plus récents s’implantent « un peu partout » dans les grands centres urbains à même de leur fournir logement, sécurité, emploi et réseau. Néanmoins, une relative diffusion spatiale dans les villes secondaires est à l’œuvre, résultante de choix économiques opérés par les protagonistes. De surcroît, une concentration est visible dans certains pays africains historiquement moins concernés par ces migrations : Nigeria, Angola, Algérie, Soudans, Ethiopie, etc. Ainsi, réseaux, opportunités économiques et marchés intérieurs sont sans aucun doute les trois principaux leviers à prendre en compte pour évoquer et évaluer cette migration chinoise en Afrique qui peut schématiquement être divisée en « publique » (expatriation, contractualisation) et « privée » (migrants-investisseurs).

 

Le projet des nouvelles routes de la soie est depuis plusieurs années largement médiatisé. Les relations entre la Chine et les pays africains se limitent-elles uniquement à un aspect strictement commercial ?

 

Ce projet est davantage économique et financier que commercial, le commerce n’étant que la résultante des deux premiers facteurs : IDE et prêts, spécifiquement pour moderniser ou créer des infrastructures, qui supportent les flux (humains, logistiques et donc commerciaux). Dans ce cadre, la réponse est non, puisqu’il faut y ajouter les rapports politiques, culturels, ainsi que les multiples secteurs qui font l’objet de la relation globale sino-africaine : agriculture, santé, construction, télécommunications, etc.

En revanche, il existe bien des priorités, chinoises, celles d’écouler ses marchandises à bas coût (et à qualité équivalente), de remporter des contrats (chiffre d’affaires), de sécuriser ses approvisionnements en matières premières et, dans une moindre mesure, de créer des « rentes financières » via les prêts. Dans un sens, rien n’a changé depuis la politique de « sortie » de Jiang Zemin : les acteurs économiques chinois doivent s’internationaliser, ici par ce relai extraterritorial qu’est le continent africain. D’une certaine manière, le gouvernement chinois « apporte » le support logistique qui peut parfois manquer aux circulations, tant chinoises qu’étrangères. Mais ce support n’est pas « chinois » au sens de la propriété, voire de l’investissement. Ce sont, pour simplifier, des portions de routes, de voies ferrées, de corridors, majoritairement nationaux, qui, reliés les uns aux autres, forment de fait un vaste réseau d’échelle mondiale, ou presque.

Plus généralement, l’expression « diplomatie économique » caractérise, mais seulement en partie, la mise en place du projet des nouvelles routes de la soie et son caractère adaptatif, soit l’ensemble des espaces politiques, économiques, financiers, culturels et même militaires, occupés ou développés par la Chine et ses acteurs à l’international. Ces espaces s’enchevêtrent, mais peuvent aussi être séparés, notamment pour mieux expliciter, analyser telle « présence » chinoise – ici en Afrique.

 

La Chine est-elle (ou est-elle destinée) à devenir une nouvelle puissance coloniale en Afrique ?

 

Si, par « coloniale », on entend « colonie », soit la colonisation des terres par la coercition, la réponse est non. L’accaparement de terres (chinois en Afrique) ne peut être assimilé à ce qualificatif colonial, étant une démarche capitalistique avant toute autre considération.

En revanche, la Chine a vocation à influencer, à normer, à façonner… le tout pour – mieux – contrôler et sécuriser ; mais elle n’est pas la seule à posséder ces objectifs. Dans ce cadre, le parti communiste chinois dispose de plusieurs moyens, que l’on peut considérer comme puissants, efficaces. Le plus connu et répandu s’avère être l’Institut Confucius, outil politique, linguistique et culturel généralement inséré au sein des universités. De même, l’ensemble des bourses, appuis et financements universitaires, invitations (en Chine) et formations (tant en Chine qu’en Afrique) contribuent à ce large spectre de moyens investis par le parti-Etat chinois qui possède naturellement des leviers internes (Département du travail Front uni (DTFU) par exemple). Les académies, ou autres dénominations, situées en Tanzanie, en Ouganda ou au Mozambique, et financées par le régime chinois, sont ainsi des relais politiques et culturels qui forment une partie des élites économiques, politiques et militaires de demain. Il y a ici la création d’un système réticulaire « aux caractéristiques chinoises », du moins orienté vers les priorités chinoises, ses prises de position (sur l’international, sur le Xinjiang ou Taïwan) ou encore vers un « monde post-occidental » pour le nommer rapidement. Partant, c’est un pan de la « Chine-monde » décrite par Anne Cheng qu’essaie de construire l’actuel gouvernement chinois. Non par les capitaux, les flux ou les infrastructures cette fois, mais par les ressources humaines.

Plus on sera en capacité d’analyser ces moyens et acteurs, de les décomposer et les déconstruire, mieux nous serons en capacité de comprendre les représentations qui habitent les dirigeants chinois qui testent, parfois in situ et grandeur nature, leurs capacités de projection (Ebola, base de Djibouti, Covid-19, etc.).

 

Sur le terrain, comment l’influence et la présence chinoises sont-elles perçues par les populations africaines ?

 

Les réceptions des présences chinoises sont hétérogènes, il ne peut en être autrement dans ces 53 Etats africains sur 54 ayant reconnu, à des périodes et dans des contextes très différents, la Chine populaire. Les rares sondages disponibles, aux méthodologies critiquables, font état de l’amélioration constante des représentations des populations interrogées. Ces sondages, plus ou moins « robustes », ne forment finalement que de grandes tendances qu’il ne faut pas surinterpréter. Non seulement on peut entendre des discours différents d’un pays à un autre, mais surtout selon les personnes (et leurs statuts, leurs rapports aux présences chinoises, etc.). Ce qu’il ressort, en substance, de ces représentations, ce sont des critiques émises envers la Chine manufacturière (produits de faible qualité, etc.), l’entre-soi si ce n’est le communautarisme des migrants, et certaines activités illicites ou illégales. Ces dernières impacteraient les ressources disponibles, l’environnement et les travailleurs (exploitations forestière, minière, halieutiques). Généralement, ce n’est pas tant le nombre d’expatriés, de migrants chinois et leur visibilité qui créent des conflits, que leurs « fonds de commerce », qui peuvent être la prostitution, la drogue, les jeux (casinos), etc. Enfin, les tensions, voire rivalités, sont exacerbées dans les pays où les organisations syndicales ou patronales sont bien implantées et structurées.

Au contraire, la Chine officielle, soit l’Etat, le personnel de l’ambassade ou les « coopérants » bénéficie majoritairement de perceptions positives puisque contribuant au « développement » du continent africain. Cette appréciation, critiquable, est permise par au moins deux éléments : la diffusion, par le gouvernement chinois, d’une phraséologie, d’une terminologie, d’une rhétorique et de discours, soit le « pouvoir discursif », que nous pouvons résumer par la formule « gagnant-gagnant » ; et l’imprégnation ainsi que la reproduction, qui n’est pas à sens unique, de ces formules. Ces acteurs chinois et leurs activités sont évalués, comparés, avec celles et ceux d’ex-puissances coloniales spécifiquement, mais non pas uniquement, dans un contexte globalisé où ce sont les paradigmes – ou trajectoires – du développement qui sont en réalité interrogé-e-s.

 


 

Chine, puissance africaine. Géopolitique des relations sino-africaines

Xavier Aurégan
Pages : 272 pages
Format : 160 x 240 mm
Collection : Objectif Monde
Parution : juin 2024
Marque : Armand Colin
EAN : 9782200635879

 

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